Lettre 03 — Les Lettres du Sceau
Avant d’être une monnaie,
l’or a été porté.
Et parfois troqué.
Avant les systèmes économiques,
avant les pièces,
les humains échangeaient par le troc.
Objets, denrées, matières rares passaient d’une main à l’autre.
Mais le troc a ses limites.
Il dépend du besoin immédiat, de la confiance et de la reconnaissance d’une valeur commune.
Très tôt, certains matériaux prennent une place à part.
Parmi eux, l’or.
Dès le IVᵉ millénaire avant notre ère,
il est déjà travaillé et porté.
Au fil des millénaires, en Égypte, en Mésopotamie ou dans la vallée de l’Indus, il est extrait, martelé, façonné.
Non pour acheter.
Mais pour signifier.
L’or se porte sur le corps.
Il accompagne les passages de vie.
Il se transmet, se conserve et traverse les générations.
Rare, lumineux, presque inaltérable, il devient peu à peu un symbole de pouvoir, de protection et de continuité.
Parures d’oreilles en or — Ur, Mésopotamie
Sumérien, vers 2600–2500 av. J.-C.
Feuille d’or façonnée autour d’une âme en bitume.
Découvertes dans le contexte du Great Death Pit des tombes royales d’Ur, où les défunts étaient accompagnés de riches parures d’or, de lapis-lazuli et de cornaline. Leur identification comme boucles d’oreilles repose notamment sur leur découverte par paires à proximité des crânes. Une fixation à une coiffure reste également envisagée.
The Metropolitan Museum of Art, New York — Earring, Sumerian, ca. 2600–2500 BCE. Image : Public Domain.
Pendant longtemps,
l’or circule sans être une monnaie.
Il s’échange.
Il se pèse parfois.
Mais il reste aussi une matière que l’on porte.
Puis vient un basculement.
À la fin du VIIᵉ siècle avant notre ère, en Lydie, dans l’actuelle Turquie, apparaissent parmi les premières monnaies frappées et standardisées connues.
Elles sont faites d’électrum, un alliage naturel d’or et d’argent.
Quelques décennies plus tard, sous le règne de Crésus, la Lydie frappe séparément des monnaies d’or et d’argent.
Le métal précieux change alors de rôle.
Son poids est contrôlé.
Sa valeur est reconnue.
Une autorité en garantit l’émission.
La monnaie frappée s’installe.
Statère en or de Crésus — Avers
Lydie, vers 560–546 av. J.-C. — Or, 8,018 g.
Protômes d’un lion et d’un taureau affrontés.
Frappé sous Crésus (Kroisos), ce statère appartient à une étape majeure de l’histoire monétaire lydienne, postérieure aux premières monnaies d’électrum. Provenance : Sardes, mis au jour le 13 avril 1922 ; entré dans les collections du Met en 1926.
Revers du même statère
Le revers conserve les marques d’enfoncement caractéristiques du procédé de frappe.
The Metropolitan Museum of Art, New York — Gold stater, Lydian, ca. 560–546 BCE. Object no. 26.59.5. Image : Public Domain.
La richesse de Crésus devient si célèbre que son nom traverse lui aussi les siècles :
« Riche comme Crésus. »
Vase et monnaies d’or — Sardes
Ensemble présenté par le Metropolitan Museum of Art en relation avec le statère lydien.
Cette vue replace les monnaies dans leur dimension archéologique et rappelle que les objets monétaires que nous conservons aujourd’hui sont aussi des témoins matériels retrouvés lors de fouilles.
The Metropolitan Museum of Art, New York — vue associée à Gold stater, Lydian, ca. 560–546 BCE, Object no. 26.59.5. Image : Public Domain.
À partir de là, l’or prend une nouvelle dimension économique.
Il circule à grande échelle.
Il se frappe, se contrôle, s’accumule.
Mais il ne perd pas ce qu’il était auparavant : une matière rare à laquelle l’être humain avait déjà donné du sens.
Des siècles plus tard,
la monnaie pourra même se détacher du métal.
En Chine, le papier-monnaie finit par s’imposer sous les Song.
La valeur devient progressivement plus abstraite.
L’or, lui, demeure.
Aujourd’hui encore, lorsque les systèmes vacillent, il retrouve ce rôle de refuge que des millénaires d’histoire ont contribué à construire.
Car sa valeur ne repose pas seulement sur un cours.
Elle repose aussi sur une très longue confiance humaine.
Comprendre que l’or a d’abord été porté,
avant d’être compté,
c’est peut-être comprendre pourquoi il rassure encore.
Les bijoux anciens sont les héritiers de cette histoire.
D’un temps où la matière portait déjà un sens,
bien avant de porter un prix.
— Jennifer
Maison Le Sceau d’Hippocampe
Sources
Références scientifiques et documentaires
- Waggoner, N. M., Kings, Currency, and Alliances : The Western Lydians and their Neighbors, Harvard University Press, 1999.
- Shear, Leslie Jr., « Sixth Preliminary Report on the American Excavations at Sardes in Asia Minor », American Journal of Archaeology, 26(4), 1922, p. 396–400.
- Richter, Gisela M. A., Handbook of the Greek Collection, Harvard University Press, 1953.
- Oliver, Andrew Jr., « Lydia », Bulletin of the Metropolitan Museum of Art, 1968.
Sources iconographiques
- The Metropolitan Museum of Art, New York — Earring, Sumerian, ca. 2600–2500 BCE. Image : Public Domain.
- The Metropolitan Museum of Art, New York — Gold stater, Lydian, ca. 560–546 BCE. Object no. 26.59.5. Image : Public Domain.
- The Metropolitan Museum of Art, New York — vue associée au Gold stater, Lydian, ca. 560–546 BCE, Object no. 26.59.5. Image : Public Domain.
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